J’avais seize ans, j’étais folle amoureuse de Matthieu, je préparais mon bac L et un grand voyage solidaire au Burkina Faso. J’avais des rêves plein le coeur et aux oraux d’école de commerce j’avais expliqué au jury que je voulais « mettre du luxe et de la solidarité dans le monde ».
On m’avait dit que ça n’avait aucun sens, que mon projet pro ne tenait pas debout et j’avais compris à ce moment précis, que le monde adulte ne serait jamais fait pour moi. Trop étriqué, trop jugeant et en cruel manque d’imagination.
Quand j’allais en vacances chez ma Grand-mère à Uzerche, j’observais par la fenêtre qui donnait sur la rue, une vieille femme du voisinage qui n’avait pas une ride malgré son très grand âge. Ma grand-mère me racontait que personne ne l’avait jamais vue rire et que c’était son secret de jouvence.
Tous les voisins connaissaient cette histoire et l’observaient avec attention lorsqu’elle passait sous leurs fenêtres en trainant ses pieds lourds et son caddie bleu.
Vieillir, quel mot étrange. Je connais un adulte qui a su garder un coeur d’enfant chaque jour de sa vie. Il s’appelle Luc et il peint le monde pour le rendre plus vivable. Luc est le meilleur ami de mon père mais je l’ai toujours considéré comme mon meilleur copain. Je suppose que ça dénotait un peu quand je racontais ça en maternelle.
Luc ne renonce jamais à ce que son coeur d’enfant lui chante. Il peint le monde et rien ne saurait le faire dévier. Je regarde ses peintures et mon âme se rallume, comme un réverbère oublié.
Alors le souvenir me rattrape, l’adolescente en moi qui portait des converses dépareillées et des baggy-string-apparent se révolte. Je balance du Tryo dans la bagnole, un peu de Saez et j’ai de nouveau envie d’aller pisser sur les tombes des fascistes, de coller des boulettes de papier cul sur les vitres du lycée pour faire débouler le CPE en sueur.
Mais j’ai grandi, j’ai donné la vie et le temps m’a rattrapée un peu. Parfois je cours parmi les ombres du quotidien. Parfois j’oublie les promesses que je m’étais faites, celle de ne pas sombrer dans le conformisme par exemple (mais aussi celle moins pertinente de ne porter que des crop-top et une frange)
Je suis adulte sur le papier mais le monde des grands m’écorche souvent. Il est trop dur, trop exigeant et personne n’a plus le droit de rire de rien. Surtout pas quand l’un d’eux pose la question à mille balles pendant un déjeuner de famille « Si le RN et LFI passent en mai, vous voterez pour qui ? ». Mon pouls bat dans mes tempes, ça va encore partir en sucette.
Je n’en peux plus de ces adultes qui s’insultent toujours plus fort, qui saturent mes oreilles et mon coeur. Je ne respire plus, je suis en apnée.
Alors je quitte la table et je me poste à la fenêtre en faisant silence. Je regarde les hordes de lycéens déferler dans les rues et mon coeur bat au rythme de leurs chants et de leurs cris. Je connais chacun de leurs chagrins et je respire mieux quand ils scandent leurs espoirs.
Qu’ils brulent ma poubelle, qu’ils brulent la ville, je m’en remettrai, mais que vivent leurs rêves, qu’ils s’élèvent dans le ciel et illuminent nos routes.
Ce qu'ils crient dans la rue, d'autres l'avaient écrit bien avant eux.
J’ai relu Le petit prince à mes enfants cette semaine pour les endormir et j’ai pleuré une page sur deux. Sous ses airs de conte philosophique pour enfant, le message est d’une brutalité féroce : nous n’avons rien compris, nous avons tout oublié.
Ils nous avaient pourtant tous prévenus, les Enfants Perdus, Peter Pan, le renard du Petit Prince, La Belle au bois dormant. Si on s’endort, si on glisse dans le monde des grands, on oublie ce qui compte : la beauté d’une rose par exemple.
Je suis pétrie d’espoir depuis que les lycéens se sont levés. J’ai si mal pour eux, pour cet avenir qui leur est volé, par l’IA, la guerre, les pandémies, les politiques punitives et le dérèglement climatique qui menace de tout leur prendre à chaque instant.
En funambules condamnés, ils marchent sur un fil abimé par tant de mauvaises décisions d’adultes.
A vous qui me lisez et pleurez vos poubelles brûlées, à vous qui avez peur de cette jeunesse qui court masquée, souvenez-vous de vos 16 ans, de l’élan d’utopie qui vous habitait, de vos rêves, de vos amours brulants, de vos fou-rires, des mots glissés sous les tables de classes, des heures de colle, des manifs contre le RN, des jours d’ennui à imaginer le futur.
Réveillons-nous adultes enfarinés ! On peut faire mieux que ça.
Vive la révolution culturelle, vive les lycéens et vive la vie aux couleurs des tableaux de Luc.
