Kessel

Lettre #4 : Le droit au conte de fée

Je me suis assise sur le perron, j’ai fermé les yeux et j’ai laissé le soleil réchauffer mon visage quelques secondes. Car ce que ses mots disaient en réalité c’était « je vais pouvoir respirer à nouveau Soleyne, je vais pouvoir vivre ».

Courrier du Sensible
2 min ⋅ 12/06/2026

Vous êtes de plus en plus nombreux à me lire. Merci d’être là !

Lorsque j’ai lancé cette newsletter, je voulais créer un endroit où parler aux âmes sensibles. Voici quelques mots doux, à mettre sur vos coeurs. Bonne lecture !

Zhana m’a écrit. Un message court, truffé de fautes de frappe et d’emojis coeur. Elle disait : « J’ai emménagé chez mon copain avec les filles ». 

Je me suis assise sur le perron, j’ai fermé les yeux et j’ai laissé le soleil réchauffer mon visage quelques secondes. Car ce que ses mots disaient en réalité c’était « je vais pouvoir respirer à nouveau Soleyne, je vais pouvoir vivre ».

J’ai songé que parfois la vie est moins cruelle que ce qu’on entend à longueur de journée. Que certaines histoires finissent par rentrer dans l’ordre. Que ceux qui ont beaucoup souffert peuvent trouver une forme de paix et d’apaisement. Ça m’a fait du bien de penser ça. Nos cœurs ont tant besoin d’histoires heureuses.

J’ai pris la décision d’écrire un prochain roman très heureux. Une caresse, un souffle dans le creux du cou, un rayon de lumière sur un mur. Parce que la consolation n’est jamais galvaudée. 

Depuis qu’elle est entrée dans ma vie, trois ans ont passé. Zhana a été un grand sujet d’inspiration pour moi et j’ai gratté des pages à son sujet. J’ai raconté son passé, du moins ce que j’en comprenais, j’ai décrit son visage sévère au premier abord, mais si doux dès lors qu’elle sourit. 

Page après page, j’ai cherché à la cerner et a la ranger dans une boite de mon esprit. Pour finalement toujours retomber sur le même constat : je n’y comprends rien.

Zhana est aussi insaisissable qu’un fantôme sous un lit. Elle entre et sort de ma vie, me donne à voir, à comprendre et puis elle disparaît. Parfois elle est joyeuse, parfois elle est colère. Et dans l’entre deux de son panel émotionnel, il ya des espaces ou nous pouvons nous comprendre.

Zhana a vécu chez nous pendant un an. Elle et ses deux petites filles occupaient le petit studio qui me sert dorénavant de bureau. Au fil des saisons, nous avons appris à nous apprivoiser. Elle parlait à peine le français et son géorgien natal était un mystère absolu pour moi. Alors nous avons plongé notre regard dans celui de l’autre pour y trouver des réponses. Ses yeux sombres, immenses, mes yeux clairs et naïfs de française privilégiée. Dix ans nous séparaient mais Zhana avait tout connu de la vie. Bien plus que ce que je pouvais prétendre avoir vécu.

L’exil, la violence, la rue et tout un bagage traumatique qui la rendait si complexe, que j’ai bien failli baisser les bras plusieurs fois en me disant « ok la meuf ne veut pas qu’on l’aide en fait ».

Rien ne faisait sens. Elle faisait un pas en avant pour se sortir de la précarité, puis dix en arrière.

J’ai fini par comprendre le poids du trauma et la force des stigmates.

Certains après midis lorsque ses filles étaient à l’école, je l’entendais hurler de désespoir par les fenêtres ouvertes du studio. Mon corps tout entier m’exhortait d’aller la prendre dans mes bras, d’être une soeur, une mère. Mais je ne l’ai jamais fait. Par pudeur, par impuissance, par lâcheté. 

Souvent je me suis demandée si la folie ne l’avait pas rattrapée. Peut être un peu, parfois, comment ne pas devenir fou quand on dort dehors avec ses enfants ? Quand on est menacé de viol ? D’expulsion ?

Zhana a mis du chaos dans mon quotidien. Un beau bordel géorgien. Tout n’était que rendez-vous ratés, désordre, oublis, excuses. Le petit studio qu’elle surchauffait en plein hiver, se transformait en dépotoir au fil des semaines.

Parfois je déboulais dans le studio avec l’intention de pousser une gueulante. Mais dès lors que je déposais mon grand corps sur son canapé élimé et taché de feutre, nous entrions en contact, et tout prenait sens. Ses yeux me racontaient son combat et sa détresse. Mon coeur se mettait à son tempo. Celui de la survie et de la joie simple.

Je finissais la soirée auprès d’elle et de Keto et Tamari. Ses deux petites filles que j’appris à aimer. 

Après son départ, nous nous sommes vues un peu, autour d’un café, dans des lieux de jeux pour enfants. Nos cœurs sont restés proches. Elle m’a parlé un jour de ce garçon qu’elle voyait. J’ai eu peur d’abord. J’ai tout de suite imaginé quel genre d’homme horrible il pouvait être. Avant même d’envisager que peut-être, la vie lui serait enfin clémente.

Aujourd’hui Zhana et ses filles emménagent chez ce garçon. La rue et les squats vont cesser. Je ne peux m’empêcher d’avoir peur, mais une partie de moi a envie de croire au conte de fée. 

J’avoue que j’aurais préféré une histoire plus féministe que l’archétype du prince salvateur, mais je crois qu’on peut lui accorder son droit au rêve bleu. 

Bon weekend à tutti


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Par Soleyne Joubert

Je manie les mots pour rendre le monde plus doux.