Préambule
Vous êtes de plus en plus nombreux à me lire ici. Merci d’être là !
Lorsque j’ai commencé cette newsletter, je voulais créer un endroit où parler aux âmes sensibles. Voici quelques mots d’été, à mettre sur vos coeurs.
Bonne lecture ☕️
15 août. Fête de la vierge. Aline ouvre les yeux avec peine, en essayant de rattraper des bribes de ses rêves enfuis. Elle a rêvé de cet amour ancien mais toujours brûlant, quelque part au creux de ses souvenirs.
L’enfant appelle depuis la chambre voisine. Il réclame un biberon. Il gueule. Elle a la nuque raide et l’impression qu’un camion-benne lui a roulé dessus. Un de ceux qu’elle a feint d’observer la veille aux côtés de l’enfant passionné de BTP.
La cuisine sent la vieille soupe, la vaisselle sale dégueule dans l’évier. Pas de douce odeur de café torréfié ni de tartines grillées. Eau dans biberon, biberon dans micro-ondes, poudre dans biberon, secouer secouer, en avoir plein les mains parce qu’on a mal fermé le bouchon, pester, essuyer, donner et entendre l’enfant se plaindre que c’est trop chaud, trop froid, trop mouillé, trop tiède. Trop tout.
Elle s’assoit sur le canapé et observe le morceau de jardin par la baie vitrée. Les vacances s’annonçaient merveilleuses mais les vacances sont horribles.
Son mec lui parle mal. Il n’est qu’agression. Plus personne ne lui parle gentiment. On la critique, on questionne son éducation, son métier, son corps, ses envies, sa religion, ses convictions.
Rien n’est validé nulle part. Aline part au combat chaque matin sans s’en rendre compte. Elle rêve que tout s’arrête mais déjà l’enfant appelle. Il veut faire pipi. Elle le porte, il la griffe sans prendre gare, lui tire les cheveux en voulant descendre. Elle se plie en deux pour baisser le slip puis le remonter. Son dos la fait souffrir. Quand elle va se faire masser on lui fait sentir qu’elle prend beaucoup soin d’elle. Pourtant Aline sent que son corps va claquer.
Elle met un café à chauffer, son mec grogne depuis la chambre qu’il y a trop de bruit. Il a passé la nuit à tchatcher des meufs sur telegram. Elle le sait, il n’est pas très fin.
Aline s’assoit, le dos rond, prête à s’enrouler sur elle même. Le monde dehors lui fait mal. Tout est insupportable pour son cœur de maman qui ne peut plus regarder la souffrance. On lui dit qu’elle est le problème. Qu’elle a tort d’exiger toujours mieux, qu’elle devrait se contenter. Mais Aline donne tout d’elle jusqu’à ne plus rien avoir. Alors elle aimerait que les autres en fassent autant. Que comme elle, ils se remettent en question, qu’ils fassent des efforts, prennent sur eux, cherchent des solutions.
Mais les autres se comportent comme des sauvages, des ingrats, des imbeciles. Leur agressivité est tellement assumée qu’elle en devient normale. Mais chacune de leurs réflexions la fouette. Aline n’est décidément pas faite pour leur monde. Ce monde dirigé par des singes. D’ailleurs elle se barre. Sans vraiment y penser elle rassemble quelques affaires. Ses lunettes de soleil, sa crème visage, sa brosse à cheveux, sa brosse à dent, son téléphone, ses papiers une culotte et une robe dos-nu.
Elle griffonne un mot sur la table. Quelques lignes brèves et sèches pour dire qu’elle les emmerde tous. Qu’ils ne sont pas à la hauteur. Elle embrasse l’enfant sur ses cheveux roux et le colle dans le lit à côté du père avec un dessin animé sur la tablette. La pat patrouille c’est l’enfer sur terre.
Elle claque la porte et conduit la bagnole qui sent la chips et la pommepote. Le jour se lève à peine. Elle envoie du Céline à pleine balle et hurle de toutes ses forces dans l’habitacle. Elle pleure de colère, de rage, de déception, de désespoir. Elle retire son alliance et la jette sur l’asphalte déjà brûlante. Elle a deux cent balles sur son compte, elle n’arrive pas à bien gagner sa vie. Elle sait que ça ne suffira pas.
Le monde s’ouvre sous ses pas, tout bouge, rien n’est plus sûr. Aline est encore belle. Son corps est rond et doux, son nez est couvert de jolies taches de rousseur. Elle a de quoi plaire.
Ce jour là Aline prit la route et jamais plus ne revint. Les autres cherchèrent toutes sortes d’explications, le visage inondé de larmes vaines. Pauvres fous.
Une cousine bien aimée saura, comprendra mais personne ne la croira lorsqu’elle tentera d’expliquer ce qu’elle avait pressenti depuis longtemps déjà.
Personne ne croit les femmes c’est désespérant. Personne ne les écoute, ne leur donne du crédit. Elles ne sont bonnes qu’à écouter les imbécilités misogynes de ceux qui leur expliquent comment vivre. Et quand toutes les Aline partiront, ils n’auront plus que leurs couilles bleues pour pleurer.
Déso pas déso
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